Qu’on aime ou non le temps où l’on vit, c’est une chose passionnante d’essayer d’en saisir l’esprit. On trouve dans le nouvel Annuaire des Téléphones une phrase que plusieurs journaux ont déjà relevée. Les abonnés sont invités, quand ils s’adressent aux demoiselles du Bureau central, à omettre toute formule de politesse. Ainsi nous pouvons distinguer, dans l’évolution de notre société, trois périodes tranchées. La plus ancienne, où il eût été honteux de ne pas se montrer poli; la période intermédiaire, où l’on se déshabituait d’en prendre la peine, mais où la grossièreté n’était pas encore en honneur; et enfin la nôtre, où le renversement s’accomplit, et où c’est la politesse qui est interdite. Qui niera encore que le monde change? Dernièrement, je feuilletais une revue spéciale, destinée aux gens de commerce et d’industrie, et où l’on prétend ériger en science les procédés de la réclame. Dans un article didactique, une phrase m’est tombée sous les yeux: on y disait qu’il faut « traquer le client ». Quelle formule excessive! Ce client, il ne s’agit plus de lui plaire. C’est un gibier. On lui donne la chasse; il fuit, on ne le laisse pas échapper. Enfin il est aux abois, il n’en peut plus, il achète : c’est l’hallali.

Abel Bonnard

La section Anderson de Pierre Schoendoerffer.

En 1966, l’engagement des États-Unis au Viêtnam était monté en puissance (près de 400 000 hommes sur le théâtre), avec pour objectif l’écrasement de la rébellion communiste au Viêtnam du Sud, le Pentagone comptant sur son aviation de bombardement pour mettre le Nord à genoux. La seconde guerre d’Indochine avait vraiment commencé. Les images que les téléspectateurs pouvaient déjà découvrir étaient certes terribles, et l’on sait quel effet dévastateur elles auraient bientôt sur l’opinion publique américaine. Mais elles ne disaient pas comment les soldats américains, de très jeunes appelés pour la plupart, vivaient cette guerre, eux qu’aucun lien historique, culturel ou personnel n’attachait à un pays mystérieux et inquiétant, situé à des milliers de kilomètres de leur foyer, et c’est bien là toute la différence avec la première guerre d’Indochine. Ce vécu, un seul cinéaste au monde était capable de le comprendre, de le partager et de le traduire en images : Pierre Schoendoerffer.

Auréolé de la gloire que lui avait apportée la 317e Section (1963) où, fort de son propre passé indochinois, il avait exprimé de façon rigoureuse et pudique le drame du corps expéditionnaire français, Schoendoerffer, épaulé par son cameraman Dominique Merlin et son preneur de son Raymond Adam, a accompagné pendant six semaines une section de la 1re division de cavalerie, commandée par le lieutenant Joseph B. Anderson. Soit une grosse trentaine d’hommes, assez représentative de la population américaine : des Blancs de souches très diverses, des Noirs (dont le lieutenant Anderson lui-même), et même un Indien. En réalité, les Français ont fait beaucoup plus qu’accompagner les Américains au combat; ils se sont amalgamés à eux, faisant rapidement oublier qu’ils ne portaient pas de fusil. Le miracle de ce documentaire, c’est d’avoir fait oublier la caméra à ceux qu’elle filmait et, par voie de conséquence, de l’avoir fait oublier aussi aux spectateurs. Réalisé pour le célèbre magazine télévisé Cinq Colonnes à la une, et diffusé le 3 février 1967 sur la première chaîne de l’ORTF, la Section Anderson est un chef-d’oeuvre absolu : près d’un demi-siècle après, il a gardé une faculté d’émotion à laquelle aucun film rétrospectif sur la guerre du Viêtnam, fussent-ils signés Francis Ford Coppola, Michael Cimino ou Stanley Kubrick, n’a pu prétendre. La raison en est que ce film d’hommes est filmé à hauteur d’homme, toujours à l’exacte distance du regard humain. Mais ce n’est pas tout. Schoendoerffer n’a pas seulement évité les pièges du spectacle – et pourtant la Section Anderson est un film où l’on voit des soldats mourir et où un hélicoptère s’écrase sous nos yeux. Il a su donner la juste mesure du temps de la guerre, avec ses phases intenses de combat, ses attentes angoissantes, ses explosions soudaines, mais aussi « avec ses chants ses longs loisirs », comme le chantait Apollinaire. Et au bout, on a une oeuvre que son auteur aurait pu appeler la Condition humaine si le titre n’avait été déjà employé… Car, au fond, de quoi nous parle Schoendoerffer ? De la fraternité, telle que peut la révéler l’expérience initiatique de la peur et du courage, le baptême du feu prenant ici son sens le plus profond. Vingt ans après, Schoendoerffer a pu retrouver aux quatre coins des Etats-Unis une dizaine de survivants de la section, dont le lieutenant Anderson lui-même. Il les a filmés chez eux, puis il les a réunis. Le document qui a résulté de cette rencontre, Réminiscence (1989), est bouleversant.

Michel Marmin (Le spectacle du monde, mars 2014).

Le XXIe siècle sera un siècle de fer et de tempêtes. Il ne ressemblera pas à ces prédictions harmonieuses proférées jusqu’aux années soixante-dix. Il ne sera pas le village global prophétisé par Mac Luhan en 1966, ni la planète en réseau (network planer) de Bill Gates, ni la civilisation mondiale libérale et sans histoire, dirigée par un Etat onusien décrite par Fukuyama. Il sera le siècle des peuples en compétition et des identités ethniques. Et paradoxe, les peuples vainqueurs seront ceux qui resteront fidèles ou qui retourneront aux valeurs et réalités ancestrales, quelles soient biologiques, culturelles, éthiques, sociales, spirituelles et , qui, en même temps, seront maîtres de la technoscience. Le XXIe siècle sera celui où la civilisation européenne, prométhéenne et tragique mais éminemment fragile, opérera une métamorphose ou connaîtra son irrémédiable crépuscule. Ce sera un siècle décisif.

Guillaume Faye

Voici les pérégrinations de quatorze coureurs des bois – hommes des montagnes, cavaliers des plaines, muletiers, navigateurs des glaces et commerçants des déserts. Voici ceux qui ont couru l’Amérique. En suivant leurs traces, nous pénétrons au cœur de l’infrahistoire − cette part plus obscure de la grande épopée humaine, mais qui en donne souvent le meilleur éclairage. Voyons leurs exploits. Créons leur légende. Car les grands récits nord-américains ont systématiquement omis de parler de ces «Canadiens» – ainsi qu’on appelait les Canadiens français jusqu’au début du XXe siècle. De même, nos propres élites bourgeoises et cléricales n’ont guère jugé à propos d’en cultiver le souvenir. Et pourtant. Depuis Étienne Brûlé, «l’ensauvagé», jusqu’au père Lacombe, dit le «petit sauvage», chacun de ces découvreurs mérite de figurer parmi les icônes de la grande aventure de l’Amérique.
S.B. et M.-C.L.
Inspirée de la série radiophonique produite et diffusée par Ici Radio-Canada Première, l’histoire des Remarquables oubliéscontinue de s’écrire dans ce deuxième tome. Avec un art con­sommé du récit, Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque lèvent cette fois le voile sur le formidable parcours de quatorze coureurs des bois délaissés par notre histoire.
Serge Bouchard est anthropologue, passionné des cultures amérindiennes. Conférencier recherché, communicateur, il anime à Ici Radio-Canada Première Les chemins de travers. Auteur, il a publié une vingtaine d’ouvrages, dont C’était au temps des mammouths laineux. Marie-Christine Lévesque a été conceptrice publicitaire, puis éditrice. Elle consacre maintenant tout son temps à l’écriture. En collaboration avec Serge Bouchard, elle a signé Elles ont fait l’Amérique, le tome 1 des Remarquables oubliés, et Les images que nous sommes.