Nul prisonnier du web, de la toile, des rets, du réseau, surtout après la publication des activités de la N.S.A et les multiples dénonciations des« réseaux sociaux » et du « moteur de recherche » Google, ne peut plus ignorer ce filet constricteur qui « l’enserre et le lie étroitement ensemble »,lui et ses codétenus en une organisation- machine toujours plus rationnelle, efficace et gouvernable. Macro-pilotage d’ensemble et micro-pilotage individuel. L’épandage de myriades de capteurs et de puces RFID dans tout le milieu, urbain ou rural, dans tous les objets, inertes ou animés, permet la gestion optimale des flux et des stocks, suivant le projet cybernétique d’ IBM, de « planète intelligente » auquel participe toute la technocratie globale :« ville intelligente »« habitat intelligent  », « objets intelligents »« e-gouvernement »« e-administration » ; tout numérique de la couveuse à l’incinérateur. A Big Data, Big data centers. En avons-nous entendu pourtant de ces fortes têtes de plomb nous assenant du haut de leurs dogmes intemporels « qu’on n’en était pas là », ou que « forcément », le « système »s’étoufferait de sa propre boulimie, dans l’incapacité d’absorber des masses croissantes de données. Nos contre-experts auraient bien du savoir qu’on n’arrête pas le progrès, et que l’accélération technologique avalerait les obstacles, faibles et provisoires, en travers de sa ruée. Au niveau individuel, si l’on ose dire, à propos d’êtres qui, justement, sont toujours moins des individus- des « particuliers indivisibles » -, les implants cérébraux auxquels travaille, parmi bien d’autres, le laboratoire Clinatec, du CEA-Minatec de Grenoble, rendent possible ce projet de pilotage d’hommes-machines, decyborgs (« cyber-organismes »), d’hommes bioniques (« bio-électroniques »). L’interface cerveau/machine, la convergence des neurotechnologies, nano et biotechnologies, des technologies de l’information et de la communication, assemble ainsi les pièces d’un automatisme permettant la manipulation de ses moindres éléments, tels des robots, marionnettes ou zombies sous hypnose. Une possibilité insurpassable, irrésistible pour la technocratie, en termes de gouvernance et d’ergonomie sociale. Les nano-implants cérébraux ne servent pas seulement à calmer les tremblements de certaines victimes de la maladie de Parkinson. La stimulation électrique cérébrale permet déjà la modification des comportements et des humeurs : traitement des TOC, de l’anorexie, de la boulimie, de l’addiction à la nicotine, de la dépression – songez à tous ces malheureux salariés d’Orange sautant des fenêtres de leurs bureaux ; il y aura désormais une alternative à la réduction de leur charge de travail ou à la désertion pure et simple. Dés les années 1970, le physiologiste José Delgado, héraut de « la société psychocivilisée », arrêtait net un taureau en pleine charge, par un signal radio envoyé aux électrodes fichées dans le cerveau de l’animal. La société psychocivilisée – le micro-pilotage individuel -, nous y entrons. La société de contrainte, c’est la combinaison du macro-pilotage général et du micro-pilotage individuel.

La technologie et le totalitarisme sont d’autant plus voués à la fusion que 200 ans de guerre planétaire et industrielle au Vivant, nous laissent une Terre rongée à l’os pour une population de 9 milliards d’habitants, en augmentation constante malgré les projections lénifiantes des démographes. Un splendide marché global de « reconstruction » qui pourrait nourrir la croissance des cent prochaines « Glorieuses » et l’expansion d’un « capitalisme vert », dans le cadre d’un « Green New Deal ». (cf. L’Enfer vert. Un projet pavé de bonnes intentions. Tomjo. Edition L’Echappée) L’Etat d’urgence est déclaré. L’Etat de guerre nous menace. De facto, sinon de juro, la technocratie globale pilote déjà la pénurie d’un gouvernail de fer, tout en accélérant, à tombeau ouvert, la fuite en avant technologique censée ouvrir l’issue de secours d’un renouveau illimité aux conquistadors du monde 2.0. « Qu’est-ce que l’Etat totalitaire, sinon une technique- la technique des techniques ? »

« La cloche, en argot, c’est le ciel. Sont clochards tous ceux qui n’ont que le ciel pour toit. Paris compte quelque vingt-cinq mille individus dans ce cas. On ne saura jamais, et pour cause, l’effectif exact de cette légion de pouilleux, vivant en marge d’une société dite organisée. On vient ; on s’en va ; on meurt dans le plus strict anonymat dans le monde de la guenille. Les loques sont une sorte d’uniforme qui, semblables à tous les autres uniformes, ôtent toute personnalité à qui les endosse.

Il ne faut pas croire à une prédisposition quelconque pour se retrouver, un triste soir, sans argent et sans domicile, complètement « de la zone » comme on dit. N’importe qui peut devenir clochard du jour au lendemain. Dans mon voyage au bout de la misère, j’ai connu un prêtre, un professeur, un avocat, un comptable, un notaire… Rien ne les distingue plus des haillonneux, des mal rasés qu’ils retrouvent dans les terrains vagues, sur les quais ou aux abords des asiles de nuit.

Comment sont-ils arrivés là ? Les circonstances sont parfois si inattendues qu’il serait vain de les énumérer toutes. Le jeu, la boisson, la paresse, les déboires conjugaux amènent bien souvent une nouvelle recrue à l’armée des « couche-dehors »… »

Robert Giraud, « Le peuple des berges », Editions Le dilettante.