"Nous vivons englués dans une époque horrible, qui uniformise au nom du totalitarisme soft, qui chloroformise, qui émascule et enlève tout élan vital, comme probablement cela n’était jamais arrivé par le passé. Spirituellement, il s’agit d’une civilisation aux traits homosexuels, eunuques, où l’on est prisonnier de la caricature de la Grande Mère , ou plutôt d’une grotesque Mamma méditerranéenne. Toute la déontologie non écrite de l’extériorisation sociale, non seulement sur le plan politique mais aussi sur celui moral, étudiant, sportif, est fondée sur l’homologation , sur le « ne pas sortir du chœur », sur l’impératif d’être égaux, sur le désir d’être acceptés, accueillis par le grand utérus informe, sans se détacher d’aucune manière mais émergeant seulement par cooptation, sur input depuis le haut, au nom du modèle uniforme, comme cela arrive aux enfants bûcheurs, dans un désir de reconnaissance propre de celui qui ne sait, et ne veut, marcher tout seul. Figurez-vous, voler tout seul ! Toute l’idéologie dont on nous abreuve est celle de la renonciation. « Ma chi te lo fa faré ? » « Mais pourquoi donc ? A quoi cela sert-il ? » « On ne peut combattre les puissants » « Les temps ont changé », etc… (…). L’alternative, la seule alternative radicale, réside dans la virilité spirituelle, dans cette voie pleine de périls et fascinante qui -s’il est vrai qu’elle conduit souvent à la grandeur et donc à une perdition épique- dans les meilleurs cas parvient à l’héroïsme : la voie guerrière. Pour lever toute équivoque ou toute interprétation distordue, fallacieuse ou de mauvaise foi, la voie guerrière ne signifie pas la voie de l’agression armée parce que, comme nous l’enseigne la tradition virile orientale, le guerrier est celui qui n’a pas besoin de dégainer parce qu’il est l’épée. L’alternative, la seule alternative sensée et possible, consiste dans le refus de l’entière imposition du langage social qui est tenu aujourd’hui, consiste dans l’affirmation de soi au moyen de la renonciation opposée à celle que l’on nous prêche journellement et que l’on nous impose, à savoir non pas la renonciation à la lutte mais celle aux honneurs, aux séductions faciles, aux surabondances inutiles et vides."
Gabriele Adinolfi

”(…) Ceux qui avaient grimpé jusqu’au sommet des immeubles découvrirent autour d’eux l’étendue de leur conquête. A perte de vue s’offrait un pays qui leur parut le plus beau, le plus riche, le plus accueillant du monde.
La densité des habitations ne nuisait pas à la nature, elle en était même enveloppée et la multiplicité des toits donnait confiance : autre chose qu’un désert ! Plus loin, au pied des collines boisées, les guetteurs émerveillés découvraient d’immenses champs plantés d’arbres fleuris, d’autres qui verdissaient sous d’épaisses moissons.
Ils le firent savoir, chantant la bonne nouvelle comme des muezzins ou des crieurs publics. De bouche en bouche, elle parcourut la foule.
Cette foule épuisée avait retrouvé tout bonnement le moral. Un moral de fer. De conquérant. Si bien que plus des trois quarts, les plus valides, les plus entreprenants, décidèrent de poursuivre leur route. Plus tard, les historiens firent de cette migration spontanée une épopée qu’ils baptisèrent : « La conquête du nord. »
On n’a pas oublié le premier volet du diptyque : la fuite vers le nord, l’exode lamentable des vrais propriétaires du pays, leur déchéance avouée, leur répugnant renoncement, l’anti-épopée.”


Jean Raspail

"Il me semble difficile de se passer de tout concept de totalitarisme pour penser notre situation aujourd’hui. Le phénomène le plus caractéristique de notre époque est en effet ce que l’on appelle la « mondialisation » ou « globalisation », processus au long cours qui intègre tous les hommes, tous les peuples et tous les territoires dans un même espacetemps. L’intégration de la multiplicité et des particularités dans une même sphère et par un unique principe, c’est justement ce qui définit le concept de totalité. Nous vivons tous dans une même totalité planétaire, et il faut bien parler de « totalisation » pour définir ce processus. Or historiquement, c’est bien le capitalisme qui en est à l’origine, et la totalité contemporaine est le marché mondial. Le marché est totalisant, et d’ailleurs tout le monde est à peu près d’accord pour le reconnaître, y compris un théoricien du néolibéralisme comme Friedrich Hayek, qui voyait dans le marché mondial un « cosmos » qui se substituait à l’antique nature.

Dès lors, deux questions se posent. D’une part celle de la puissance, puisqu’on ne peut parler de totalitarisme que s’il y a une puissance effectivement contraignante qui opère la totalisation, d’autre part celle de la liberté, puisque le concept de totalitarisme implique une soumission de tous les individus à un pouvoir total. Le néolibéralisme va donc refuser ce concept parce qu’il prétend que le marché est l’interaction harmonieuse et pacifique des libertés. Mais en réalité, si les actions individuelles sont harmonieuses, c’est d’abord que chaque homme est redéfini comme calculateur de ses intérêts et ensuite que l’intérêt de chacun est strictement assigné à la recherche d’une valeur abstraite, l’argent.

Chacun ne poursuit que son intérêt, et il se croit libre quand aucune entrave ne s’oppose à sa quête, mais il ne se rend pas compte que son intérêt lui-même est déterminé, préformaté, conditionné par le marché. Et d’ailleurs, quand les théoriciens du marché parlent avec Adam Smith de « main invisible », ils présupposent bien qu’il y a manipulation des individus, d’autant plus dangereuse qu’elle est invisible. Si les actions individuelles ne sont pas divergentes, c’est qu’elles convergent toutes vers le fétiche de l’argent, qui s’impose comme un vortex qui fait tourner l’univers autour de lui. Quand l’argent occupe un tel statut, qu’il exerce cette fonction d’attracteur universel, qu’il est capable de réduire tout ce qui est à une quantité de valeur universelle et abstraite, alors il est Capital. Le Capital est en cela le principe directeur qui gouverne toutes les actions individuelles.”

 

Jean Vioulac

« Disons les mots. Le modernisme est, le modernisme consiste à ne pas croire ce que l’on croit. La liberté consiste à croire ce que l’on croit et à admettre, (au fond, à exiger) que le voisin aussi croie ce qu’il croit. 
Le modernisme consiste à ne pas croire soi-même pour ne pas léser l’adversaire qui ne croit pas non plus. C’est un système de déclinaison mutuelle. La liberté consiste à croire. Et à admettre, et à croire que l’adversaire croit. 
Le modernisme est un système de complaisance. La liberté est un système de déférence. 
Le modernisme est un système de politesse. La liberté est un système de respect. Il ne faudrait pas dire les grands mots, mais enfin le modernisme est un système de lâcheté. La liberté est un système de courage. 
Le modernisme est la vertu des gens du monde. La liberté est la vertu du pauvre. »

L’Argent, Charles Péguy.